On a laissé Paolo Roversi et Youri Djorkaeff, venu en curieux, échanger quelques mots en italien sur le football, pendant que Damso, entre les mains du styliste Jenke Ahmed Tailly, se prépare à poser. J’ai cru comprendre que Roversi a toujours supporté Bologne, et que le club qu’il ne porte pas dans son cœur, c’est la Juve. Djorkaeff a joué à l’Inter Milan, ça va, meno male ! Sourires. La journée s’annonce bien. Une belle lumière d’hiver passe à travers les grandes baies vitrées du petit immeuble années 1930 où Roversi est installé depuis quatre décennies, au fin fond du XIVe arrondissement, en lisière de Montrouge. Un demi-siècle d’histoire de la mode et de la photographie se laisse entrevoir partout sur les murs, les tables basses, les rayonnages.
DEUX CAPITAINES ET LEURS ÉQUIPES
Les staffs s’affairent, vont et viennent d’un étage à l’autre. Une star du rap et une légende de la photographie sont deux capitaines entourés de toute une équipe. L’escalier ne désemplit pas. A chaque niveau sa fonction : bureau-bibliothèque aux milliers de livres, terrasse pour faire une pause, salle d’essayages où des dizaines de vêtements s’alignent sur des penderies mobiles, et le studio proprement dit, dépouillé, avec cette toile grise, tendue sur le mur du fond, qui est une des signatures de Paolo Roversi. Quand Damso sort de l’espace qui lui a été réservé, sa haute silhouette longiligne domine tout le monde d’au moins une demi-tête. Sa présence ici n’a rien pour surprendre. Il est un habitué des défilés de mode, où ses apparitions sont guettées et déchaînent les stories des badauds. Dans l’œil de Roversi, il ne fait pas mentir sa réputation, bien établie, d’être l’un des artistes les plus stylés du moment. Il y a déjà longtemps qu’on le voit porter avec autant de recherche, de soin sartorial et d’attention aux circonstances, un smoking ou un sweat à capuche, un manteau croisé à larges revers ou un sobre t-shirt noir, une chemise blanche ou une pièce hors norme d’un créateur contemporain. Je le retrouve à la fin du shooting dans une petite pièce blanche, tout en haut du studio, sous les toits. J’ai eu envie de lui donner un livre de philo que j’ai écrit en 2024, sur la « réminiscence » – de Platon à Proust et à YouTube. Il y a des choses sur la musique et les bouffées de souvenir qu’elle provoque. Rien de précis sur le rap, mais à en croire Jankélévitch, et je le crois, toute musique quelle qu’elle soit est mélancolique. Sur la page de garde, en guise de dédicace, j’ai recopié deux lignes d’une chanson de Damso : « Le temps j’aimerais pouvoir le manier/ Trouver les graines du sablier… » Main sur le cœur, accolade chaleureuse, il me dit que ça le touche beaucoup, et qu’il « adore la philo ». On s’assied, de part et d’autre part d’une table étroite. Il a ôté ses lunettes noires.
Le temps est un grand maître, mais Damso a des recettes pour ne pas être paralysé par les aiguilles qui tournent : surprendre, changer, explorer. Il n’est pas intéressé par la longévité. En 2025, il a provoqué la stupeur de ses fans, qui ont cru comprendre qu’il arrêterait peut-être la musique après son dernier album, Bêyâh. La rumeur d’un grand départ a couru d’autant plus qu’elle cadrait bien avec la profondeur et l’authenticité qui émanent de lui. Il avait commencé la musique, adolescent, pour « s’évader », il ne la laisserait pas se transformer subtilement en cage dorée. Il ne rêvait pas, le succès venu, des limousines de dix mètres de long d’un Puff Daddy, mais d’un camping-car au volant duquel il sillonnerait des routes solitaires, un studio d’enregistrement aménagé à son bord. Dans le clip de Macarena, celle de ses chansons qui cumule le plus de vues sur YouTube, il filait à l’anglaise au large de Marseille, seul à la barre d’un beau voilier blanc à deux mâts, rompant altièrement avec un triangle amoureux filmé dans une esthétique à la Plein Soleil. « Le monde est à nous, le monde est à toi et moi/Mais p’t-être que sans moi le monde sera à toi/ Et p’t-être qu›avec lui le monde sera à vous/ Et c’est peut-être mieux ainsi… » Paroles d’un homme qui ne craint pas de dire adieu au monde, et préfère être seul, au grand large, plutôt que mal accompagné...
Pour lire la suite de l'article, retrouvez le magazine en kiosque dès le 25 mars 2026.
Les kiosques

