Octobre 1933. L’Amérique a un pied dans la Grande Dépression et l’autre tourné vers le bar. La prohibition vit ses dernières semaines et Adolf Hitler vient de prendre le pouvoir en Allemagne. C’est dans ce climat de soif et d’angoisse (et donc d’encore plus de soif) qu’Arnold Gingrich lance le premier numéro d’Esquire. Le pari est insensé : vendre un magazine 50 cents quand le peuple n’a plus un rond. Mais Gingrich a compris que l’homme américain n’a pas seulement besoin de calories, il a besoin de savoir nouer sa cravate. Esquire ne va pas se contenter d’accompagner le retour du gin légal mais inventer l’art de le boire avec distinction. Le magazine devient le catalyseur d’une masculinité nouvelle, où l’élégance rime avec l’insolence. Gingrich n’a pas seulement embauché des écrivains, il a organisé un combat de boxe littéraire. D’un côté, Ernest Hemingway, l’homme qui écrit avec ses poings.
Pour Esquire, il peaufine sa Théorie de l’iceberg (un huitième de la matière dépasse de l’eau pour se retrouver sur sa machine à écrire) : une prose dépouillée, où l’art de l’ellipse est poussé à son comble. Hemingway rapporte des récits de pêche à Cuba ou de safari au Kilimandjaro. Pour lui, l’homme est une force qui doit rester debout. De l’autre côté, Francis Scott Fitzgerald, l’enfant terrible des années 1920, est une idole déchue, ruinée et alcoolique. En 1936, il publie dans Esquire sa série d’essais The Crack-Up (La Fêlure). Il ne sait pas qu’en 2026, une descendante de l’actrice Grace Kelly publiera un livre en français sous ce même titre… uniquement pour lui rendre hommage. Fitzgerald est le contraire de Hemingway. Là où Ernest exhibe ses trophées, Scott expose ses cicatrices : « Toute vie est, bien entendu, un processus de démolition. » Hemingway est furieux. Il trouve cette impudeur indécente et lâche. Il se moque du « pauvre Scott » alors que lui aussi expérimentera, plus tard, une dépression nerveuse qui le tuera. Leur duel résume l’identité d’Esquire. Le magazine ne choisit pas son camp : il décrète que l’homme contemporain est un mélange de frime et de mélancolie.
Nous sommes tous des faibles qui bombent le torse, des crâneurs sensibles, à la fois musclés et névrosés. La guerre mondiale va donner à Esquire un rôle essentiel. Le magazine publie des nouvelles de guerre (dont The Heart of a Broken Story – Le Cœur d’une histoire brisée – de J. D. Salinger, en 1941, nouvelle splendide et toujours inédite à ce jour) mais aussi les Vargas Girls qui font d’Esquire l’objet le plus prisé des soldats.
Chaque GI a une page arrachée avec une jolie infirmière ou une gentille fermière dans son paquetage. La poste américaine tente de censurer le journal pour « obscénité » mais la Cour suprême donne raison à Gingrich, sacralisant la liberté d’expression des décolletés à la Sydney Sweeney (60 ans avant la naissance de ma Femme de ménage préférée). Une fois la paix revenue, le magazine entame une mue stylistique radicale : les femmes y font leur entrée. Dorothy Parker, poétesse, nouvelliste, chroniqueuse acerbe
Pour lire la suite de l'article, retrouvez le magazine en kiosque dès le 25 mars 2026.
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