DANS CE TEXTE « CULOTTÉ », POLITIQUEMENT INCORRECT, L’ÉCRIVAIN DOUGLAS KENNEDY ABORDE LA QUESTION SENSIBLE DU REMARIAGE. CELUI DU NARRATEUR COMME CELUI DE SES DIFFÉRENTS INTERLOCUTEURS. LE CONSTAT EST CRUEL. LES HOMMES Y RÉPÈTENT LES MÊMES ERREURS, VICTIMES DES MÊMES AVEUGLEMENTS. POURQUOI ? LISEZ ET VOUS SAUREZ.
C’était la veille de son soixantième anniversaire – un rite de passage jamais facile – et mon ami manifestait tous les signes d’une extrême anxiété. Comme moi, il avait la manie de se ronger les ongles – ce qui n’est pas un très gros défaut, et toujours moins nocif que de fumer deux paquets par jour –, mais j’ai tout de suite remarqué qu’il s’était aussi mangé jusqu’au sang les petites peaux autour. Et même si – comme moi, là encore – il s’astreignait à sa séance de sport quotidienne (ce qui, à l’instar de la discipline de l’écriture, procure toujours un sentiment de bienêtre une fois derrière vous), je lui trouvais le visage particulièrement creusé. C’est surtout son regard qui m’inquiétait ; il paraissait vide, hagard. Il avait des cernes sombres sous les yeux, comme si le sommeil était devenu pour lui une denrée rare. Bien que cette conversation eût lieu à Paris (et en français), je n’en reste pas moins new-yorkais dans l’âme, et ni l’endroit ni la langue n’avaient émoussé ma franchise natale – d’autant que mon ami (nous l’appellerons Marc) traversait visiblement une mauvaise passe. « Tu as une mine épouvantable, lui dis-je après nos embrassades. — Merci du compliment, me répondit-il en s’asseyant. — Tu me connais, je ne suis pas du genre à tourner autour du pot. Il t’arrive une merde, pas vrai ? — J’ai besoin de boire un coup. — Vu que c’est ton anniversaire demain… — Je ne veux pas de champagne. Un truc moins festif. — Un negroni ? suggérai-je, citant son cocktail préféré. — Non, quelque chose de plus fort. — Un dry martini ? — Adjugé. » Après que le serveur eut pris notre commande, Marc fit glisser vers moi quelques feuilles de papier. « Tiens, un peu de lecture légère. » Je baissai les yeux sur la première page.
C’était une demande de divorce déposée par sa femme, avec qui il était marié depuis huit ans. Emma avait vingt ans de moins que lui. Ils s’étaient rencontrés alors qu’elle en avait 32 et qu’il sortait tout juste de son premier mariage – lequel avait duré seize ans et donné naissance à deux enfants. Je lui demandai la permission de parcourir le document. Il hocha la tête. Quand je vis ce que la partie adverse réclamait en termes de pension alimentaire (Marc avait aussi eu deux enfants avec elle), sans parler du partage de ses biens (qui n’étaient pas immenses), j’ouvris de grands yeux. « Je ne suis pas surpris que ça en soit arrivé là, fis-je alors remarquer, car il m’avait récemment décrit une situation conjugale devenue désenchantée et toxique. Mais la vraie question, c’est : comment tu te sens ? » Notre commande arriva. On trinqua et je regardai Marc descendre d’un trait la moitié de son verre. Puis il me répondit : « Tu veux savoir comment je me sens ? Comme un imbécile. — Pourquoi tu dis ça ? — Parce qu’on m’avait prévenu – toi, d’autres – quand Emma m’a fait comprendre, très tôt dans notre histoire, qu’elle voulait des enfants. Comme tu t’en souviens, je lui ai dit : “Génial, aucun problème. Ce sera magnifique d’avoir des enfants avec toi.”
Même si je savais très bien comment ça finirait. — Mais, dans mon souvenir, tu disais que c’était l’amour de ta vie… — Ne me rappelle pas ça, s’il te plaît. J’étais tellement vulnérable après mon divorce. Elle était belle, brillante, jeune. J’étais flatté. J’ai gobé cette idée d’une nouvelle vie avec elle, en sachant pertinemment que… » Il ne termina pas sa phrase. C’était inutile. Mais il me raconta combien il était dévasté de se dire que, comme la fois précédente, il allait devoir s’installer dans un appartement plus petit et négocier un droit de visite pour voir ses deux jeunes enfants (et je savais quel père investi il était). Tout comme je savais que ses deux aînés – désormais proches de la vingtaine – n’avaient jamais vu d’un bon œil sa relation avec Emma. Sa fille Sophie l’avait même mis en garde à l’époque : « Pas de bébés, Papa! » Mais des bébés, il en avait eu. Et il me confia que, dans un moment de rage quelques soirs plus tôt, Emma s’était retournée contre lui en lançant : « Je ne me vois pas dans vingt ans avec toi, quand tu en auras 80. » Aïe. « Mais enfin, dis-je, elle avait sûrement fait le calcul avant de décider d’avoir des enfants avec toi! » Il haussa les épaules, vida le reste de son cocktail et rétorqua : « La triste vérité, c’est que moi aussi, j’ai fait le calcul au moment où les choses sont devenues sérieuses entre nous. Je savais que moi à 52 ans – quand on s’est rencontrés –, c’était plus vendeur que moi aujourd’hui à 60. Et maintenant qu’Emma a 40 ans, que ça ne va plus entre nous depuis la naissance des petits, avec les nuits hachées, la fatigue, la vie sexuelle réduite à néant… Faut pas s’étonner que ce soit parti en vrille. » Il y a beaucoup de choses que j’aurais pu lui répondre. Par exemple que, ayant déjà été père, il savait très bien l’impact que l’arrivée d’enfants peut avoir sur un couple. Ou qu’il aurait dû être plus prudent, en se souvenant de cette fameuse locution latine : caveat emptor (littéralement : « que l’acheteur soit vigilant »), une expression en vogue (sans doute chez les agents immobiliers) dans la Rome antique. Mais jouer la carte du « je te l’avais bien dit » quand un ami est dans la détresse, c’est aussi jouer les salopards. Aussi je gardai ces pensées pour moi et, à la place, je me contentai de lui poser deux questions : « Si, demain, elle te demandait de revenir…? — Aucune chance. On se déteste, maintenant. — Ça m’a l’air catégorique. Et donc, qu’est-ce que tu vas faire? » Il tapota les documents devant lui. « On dirait bien que je vais devoir payer l’addition. » * « On ne peut vivre sa vie qu’en regardant vers l’avant, mais on ne la comprend qu’en se tournant en arrière. » J’ai toujours trouvé extraordinaire cette citation du grand philosophe danois du xixe siècle, Søren Kierkegaard, car en si peu de mots, elle en dit énormément sur la façon dont on juge rétrospectivement les choix qu’on a faits. Elle dit aussi que nous sommes tous coupables, à certains moments de nos existences, de nous tirer une balle dans le pied avec une mitrailleuse… et par-dessus le marché de recharger.
L’histoire de Marc n’a rien d’exceptionnel. Je dois bien avoir sept ou huit amis qui ont choisi de tenter l’aventure d’une seconde famille au lendemain d’un premier divorce – et seules deux de ces unions (ô surprise) ont survécu. Comme Marc, qui s’échine aujourd’hui à payer la fameuse addition, tous mes autres amis ont accusé un coup non seulement financier mais, surtout, un profond choc psychique dû à cet échec. Et je sais de quoi je parle : après vingt-cinq ans de mariage et un divorce, je me suis précipité dans une nouvelle relation avec une femme à peine plus jeune que moi, que j’ai épousée trois ans plus tard. Elle avait déjà un fils (donc pas d’horloge biologique qui sonnait le « maintenant ou jamais »). Quelques mois après mon divorce, quand je lui avais déclaré ma flamme, elle m’avait d’abord éconduit, mais elle était ensuite revenue me chercher. Et même si je me suis vite rendu compte, une fois en couple avec elle, que certaines des raisons pour lesquelles elle m’avait initialement repoussé recoupaient des choses qui provoquaient chez moi un malaise latent (au milieu de l’ivresse de la passion), j’ai choisi de les ignorer. Cinq ans plus tard, pris dans un divorce expéditif et sordide (que j’avais fini par souhaiter ardemment), je me suis demandé pourquoi j’avais, moi aussi, éludé ce qui m’avait pourtant sauté aux yeux dès le départ : elle avait un passif beaucoup trop lourd pour moi. Réciproquement – de son point de vue –, je n’étais pas vraiment le genre d’homme casanier sur lequel on peut compter pour une stabilité quotidienne. À l’époque, je vivais entre cinq endroits différents. Je me voyais comme un écrivain nomade, alors que sa profession exigeait qu’elle reste dans la même ville, près de ses patients. Nous étions tous les deux conscients du gouffre entre nos modes de vie diamétralement opposés, mais nous avons décidé de faire fi de la distance évidente qui finirait forcément par en découler… et du fait que passer mes soirées à la maison à regarder des séries s’apparentait pour moi au septième cercle de l’enfer de Dante.
Pour lire la suite de l'article, retrouvez le magazine en kiosque dès le 25 mars 2026.
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